L'éclairage de l'ombre

Photographies

Les plantes ? Une construction savante de troncs, de branches, de tiges, de feuilles. Toute une famille complexe, diverse, hétéroclite même, où se côtoient des individus fondamentalement différents, certains ne cherchant qu'à se différencier davantage alors que d'autres tentent tout pour parvenir à se ressembler ou à cohabiter. Une famille où se trouvent autant d'associés attentifs les uns aux autres que d'ennemis aux rancœurs indélébiles.
Une population vivante et bien vivante donc, mais une population à la réalité parfois difficile à approcher, difficile à connaître… Il me semble souvent que leur ombre nous permet d'en apprendre davantage sur les plantes elles-mêmes. Qu'elle nous raconte leur histoire, nous révèle une part de leur vraie nature. Qu'elle montre quelque chose qui d'ordinaire est caché, n'est pas directement accessible, quelque chose qui se trouve enfouie au plus profond des bois, très loin sous l'écorce, qui révèle l'univers primaire où se sont pétris les premiers germes de la vie, où s'est lentement élaborée leur longue histoire et forgés leurs caractères.
L'ombre nous fait signe, révèle. Elle raconte cette fragilité fondamentale qui vibre dans chacune des cellules, tremblote au bout de chaque tige, en chaque feuille. Par sa délicatesse, ses contours toujours flous, elle laisse entrevoir cet éphémère de la vie, cette défaite programmée qui gomme peu à peu toute plante jusqu'à sa complète dispersion. Fragilité aérienne, miracle constant du vivant, mais pas seulement.
De façon symétrique, l'ombre nous donne aussi à voir ce concentré de forces tapies en chaque plante. Son côté noir, gobeur de lumière, mangeur d'espace, nous signale cette volonté de survivre à tout prix, nous parle de cette poussée constante de la sève, de cet élan prédateur des racines, des tiges, des feuilles. L'ombre nous parle ainsi de voracité, d'une certaine cruauté, elle nous laisse entrevoir le monstre et son désir permanent de combattre, de faire sa place au soleil.

En unissant ces deux extrêmes que sont la fragilité et l'obstination à survivre, l'ombre nous parle du vivant, de ses fondamentaux, nous laisse entrevoir ce " fragile taillé pour la vie ". Elle nous projette dans un nouvel espace, un espace qui nous renvoie à nous-mêmes, à notre condition, nous rappelle cette complicité incontournable qui nous lie fondamentalement à tous les autres êtres vivants. Un espace qui peut aussi nous entraîner plus loin, vers une limite sans fin, toujours plus fuyante, toujours plus floue, toujours en mouvement ; là où le vivant se dématérialise, se liquéfie, se fait pluie et télescopage d'atomes, où il n'est plus qu'un songe. L'ombre est alors un autre monde en soi, un nouvel univers gigantesque à la structure abstraite et changeante, un au-delà indescriptible et totalement mystérieux.

Jean-Louis Bec



Webmaster : DarkBG - © Jean-Louis Bec 2005-2008 - Reproduction interdite sans autorisation
Optimisé pour une résolution de 1280 X 1024 pixels