
Je ne connaissais ni les chevaux, ni les ânes.
Parfois, au cours de mes promenades, le hasard me faisait longer l'enclos de l'un des leurs et je considérais alors l'animal de loin sans m'arrêter. Bien sûr, nous échangions quelquefois un regard, non totalement dénué d'intérêt réciproque d'ailleurs, mais figé dans sa neutralité, comme muselé par un sentiment de retenue respectueuse.
Quelques pas et le contact était rompu : j'abandonnais le cheval souvent planté seul dans son carré d'herbe, entêté dans sa placidité, l'œil dans le vague et d'une immobilité corporelle profondément énigmatique.
Ce ne fut qu'après l'effort de quelques-uns de ces animaux que je me décidai à les rencontrer. Il fallut en effet qu'un cheval m'interpelle d'un léger coup de museau sur le bras, qu'un âne me suive pas à pas le long de sa clôture avec une espièglerie inhabituelle dans l'œil pour qu'à mon tour, je métamorphose le regard poli dont j'étais coutumier en une manifestation réellement chaleureuse.
Désormais, nous ne pouvions pas nous manquer : avec la voix, la caresse ou le cadeau gourmand, je fis tout mon possible pour faciliter une vraie rencontre et réveiller chez les immobiles cette vie cachée que l'enclos ensevelit sous des airs de fausse sagesse.
Et ils répondirent. Tous répondirent : les chevaux, les ânes, les mulets, les poneys…
Ils vinrent tous. Tous se révélèrent vivants, tous s'exprimèrent, lâchèrent enfin les rennes de leur caractère. D'abord les curieux, les joueurs, les tendres, les gourmands, les plaisantins, les rieurs, tous ceux qui répondirent au premier appel avec une joie qui leur faisait balancer la tête avec exagération et frapper allègrement le sol du sabot.
Puis les timides, les craintifs, les étonnés, les coléreux et les franchement agressifs, tous ceux qui furent en premier lieu circonspects et méfiants, qui tournèrent le dos ou soufflèrent les naseaux dans la poussière dès mon arrivée et auxquels je dus rendre visite régulièrement pour pouvoir enfin partager avec eux un mot, un regard, une gourmandise.
La glace rompue, le dialogue engagé, j'ai tenté aussi de leur répondre par quelques épanchements photographiques amicaux, de leur rendre un hommage modeste mais affectueux à l'aide de quelques déclics.
Je remercie profondément l'ensemble de ces équidés pour ces quelques connivences instantanées, mais surtout pour la richesse envoûtante de leur présence animale.
Jean-Louis Bec
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