
L'histoire qui suit est née de la rencontre avec une rivière méditerranéenne, le Lez. Elle n'a rien de réel, n'est rattachée à aucune vérité. Elle s'est simplement imposée à moi peu à peu, balade après balade, pour me guider dans le choix des photos à réaliser.
Au tout début était le sec, une végétation épineuse, un entrelac de fibres minérales, un enchevêtrement stérile qui courait sur la terre en ondulations serrées, en déferlantes sèches.
Ronces tentaculaires, lianes étouffantes, branches soudées en réseaux inextricables, tout n'était que multitude emmêlée, foisonnement noué, canevas reserré sur la mort.
Du sec, toujours du sec; un paysage dense à l'aspect pétrifié et aux reflets de métal sombre qui parfois tombait en poussière avec un craquement de vieux squelette.
Les ronces ; la rivière naquit dans leurs pieds. Par surprise. Il y eut d'abord quelques gouttes qui se serrèrent les coudes sans trop y croire. Juste sous la surface, cachées dans la blancheur acide des racines. Puis, leur nombre croissant, une envie leur vint peu à peu.
Alors commença l'exploration du sol, sa lente infiltration, le fin grignotage des racines sclérosées. Une flaque apparut, se glissa entre les tiges telle un serpent en chasse… enfla peu à peu comme un poumon se gonfle.
La rivière s'étira, bouscula ce dédale sec et piquant. Elle fouilla, creusa, écarta, délia des lianes, en déchira d'autres, rabota des épines. Elle dénoua quelques attaches, brisa quelques liens.
Les tiges ruisselèrent mollement, glissèrent jusqu'à terre, les troncs longilignes subitement libérés se courbèrent sous le poids de leur tête.
Destructuré, pacifié, le réseau laissa alors entrevoir des béances, des trous de lumière au fond desquels l'eau joueuse miroitait et jetait des clins d'œil.
La rivière pétrit cet ensemble sec et mortifère jusqu'à en isoler les éléments, le rendre malléable. Ensuite, elle le façonna à son goût. Elle créa, dessina, organisa. Immergeant par là, faisant émerger par ici. Elle recomposa le tout, le remodela, le restructura.
L'eau tailla, coupa, traîna des troncs, tordit des branches, gomma certains longs traits entrelacés mais surtout elle joua. Elle joua au géomètre, réinventant les volumes, les courbes, les symétries. Elle imposa des parallèles, des angles droits, des plans, fit des objets les pivots d'une géométrie harmonieuse.
On sentait au sein de sa masse liquide sourdre des forces créatrices au talent d'architecte. Parfois, dans ses profondeurs sombres tournoyaient des flux de matières aqueuses, des flux de lumière. En deux tourbillons, deux glissements, elle y modelait des reflets de paysages qu'elle projetait aussitôt sur le monde réel pour le modifier.
Sculpteuse d'arbres, de terre et de lumière, la rivière cherchait, inventait et imposait ses choix.
La vie surgit naturellement au centre de cette poussée créatrice. Avec force, détermination. Ce fut une gigantesque vibration qui stimula les arbres au plus profond de leur fibre. Le bois pétrifié craqua, se vivifia, s'anima.
L'eau, la vie, la sève devinrent trois éléments mêlés, indissociables, trois spirales animées d'un même souffle batailleur et créatif, génératrices de bourgeons, de pousses, de feuilles.
Il en surgit de chaque interstice, de chaque brindille, de chaque liane. Une éclosion brutale qui fit frissonner le paysage puis le fit palpiter rythmiquement sur un tempo toujours plus rapide.
Alors la rivière se mit à courir, toujours plus loin, toujours plus vite. Elle balança son eau à toute allure, forçant le passage, laissant derrière elle un univers de fierté végétale aux plantes vivaces et aux branches verdies.
Elle bondit, glissa, fusa, se roula avec délice dans une ivresse grandissante. Elle jeta ses reflets par dessus bord, arrosa de lumière les souches noircies jusqu'à les faire vivre, jusqu'à les saturer de vert, les saturer de vie.
Et quand du fond de ses eaux glauques aux éclats métalliques montèrent les tiges solides des nénuphars et les feuilles ondulantes des algues, alors son cours ne fut plus qu'une entité pulsant tel un gros cœur avide. Tout se mêla à tout, l'eau à la terre, les plantes aux algues, l'aérien à l'aquatique, les formes aux formes.
Ainsi fut tissé par la rivière un réseau de verdure où le sec et le mort n'avaient plus leur place, où il était urgent et obligatoire de vivre.
Un monde où tout n'était que vie.
Jean-Louis Bec
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